10 erreurs à éviter quand vous interviewez un dirigeant (et comment les corriger)

Journaliste et dirigeant face a face lors d'une interview podcast en entreprise avec micros

La première fois que j’ai interviewé un PDG pour un podcast d’entreprise, j’ai sorti la séquence en 45 minutes au lieu des 25 prévues. Et pas pour les bonnes raisons. Le dirigeant avait passé le tiers du temps à reformuler la même langue de bois corporate. Moi, scotché à mes 18 questions imprimées, je n’avais pas osé le relancer. Résultat, un fichier qu’on a fini par ranger dans un dossier « à retravailler » qui n’a jamais été retouché.

Cet article rassemble les erreurs qu’on voit revenir le plus souvent quand une équipe communication interne, marketing ou RH se lance dans l’exercice. Pas des erreurs théoriques, des erreurs qu’on a vues en post-prod. Pour chaque problème, on donne une parade concrète, applicable la prochaine fois que vous vous asseyez en face d’un CEO, d’un DG ou d’un fondateur.

Erreur 1 : préparer l’interview à la va-vite

C’est l’erreur de loin la plus fréquente, et celle qui plombe tout le reste. Vous savez que vous interviewez Pierre, le DG, vendredi à 14h. Vous bloquez le créneau, vous notez trois questions sur un Post-it le matin même, et vous y allez. À l’arrivée, l’interview tourne autour de banalités parce que vous n’avez pas creusé le dossier.

Une préparation sérieuse, ça veut dire plusieurs choses concrètes. Relire les dernières interviews du dirigeant (LinkedIn, podcasts, presse spécialisée) pour ne pas redemander ce qu’il a déjà raconté dix fois. Consulter les derniers communiqués de presse de la boîte, le dernier rapport annuel, les chiffres clés du trimestre. Repérer un sujet d’actualité sectoriel qui le concerne, pour pouvoir ancrer l’échange dans le réel. Une heure et demie de préparation pour une interview de 30 minutes, c’est un ratio sain.

Pour maximiser l’impact de votre interview, pensez à préparer un script podcast structuré tout en gardant une certaine flexibilité.

Si vous tombez sur la même réponse rodée qu’il a déjà servie trois fois ailleurs, vous perdez votre auditeur dès la deuxième minute.

Erreur 2 : poser des questions fermées

« Aimez-vous votre métier ? » « Est-ce que la transformation digitale a changé votre entreprise ? » Ces questions appellent un oui ou un non. Et c’est exactement ce que vous allez recevoir, parfois suivi d’une phrase corporate vague pour combler le blanc.

Les questions ouvertes, au contraire, obligent à raconter. Préférez « Racontez-moi le moment où vous avez compris que la transformation digitale n’était plus une option » à la version fermée plus haut. Préférez « Quel est le projet qui vous a fait le plus douter ces deux dernières années ? » à « Avez-vous déjà douté ? ». On commence par « comment », « pourquoi », « racontez-moi », « décrivez-moi ». On évite « est-ce que ».

Petit test maison avant le jour J : relisez vos questions. Si plus de deux peuvent recevoir un oui/non, réécrivez-les.

Erreur 3 : lire ses questions au lieu d'écouter

Erreur 3 : lire ses questions au lieu d’écouter

Vous avez préparé 15 questions. Vous êtes tellement concentré sur la suivante que vous n’entendez pas ce que le dirigeant vient de dire. Et il vient de dire un truc passionnant que vous auriez dû relancer. Mais vous, vous enchaînez sur la question 6 de votre liste. L’échange devient mécanique, le dirigeant le sent, il rentre dans son discours préparé.

Le bon usage d’une trame de questions, c’est de la regarder une fois en début de séquence et de ne plus la consulter qu’aux transitions. Mettez vos questions sur une seule feuille, posée sur le côté, pas devant vous. Notez à la main les mots-clés que vous voulez relancer, plutôt que des phrases complètes. La règle d’or, c’est la relance. Si le dirigeant lâche une anecdote, un chiffre, un nom, un échec, relancez. La question suivante peut attendre.

Un bon entretien tient à 70 % sur les relances. Vos questions de départ servent surtout à lancer la machine.

Erreur 4 : négliger la technique audio et vidéo

Un dirigeant inspiré, des questions ciselées, un fond d’écran impec… et un son saturé qui crachote. L’interview part directement au panier. Ou bien on garde le fichier mais on perd 30 % des auditeurs dans la première minute.

Le minimum vital côté son, c’est un micro-cravate par interlocuteur (ou un micro statique posé à 20-30 cm), une pièce sans écho (rideaux fermés, moquette, plantes), et un test de 30 secondes enregistré et écouté au casque avant de démarrer. Pas un test « ça marche on y va », un test vraiment écouté. Si on entend le PC, la clim ou un téléphone qui bipote, on coupe avant l’enregistrement.

Après l’enregistrement, le montage audio est une étape cruciale pour garantir une qualité professionnelle.

Côté image, le piège classique c’est le contre-jour. Une fenêtre derrière le dirigeant, et il devient une silhouette noire. La lumière doit venir de face ou de trois-quarts face. Pour l’arrière-plan, on évite les bibliothèques vides et les murs blancs nus. Une vraie ambiance de bureau ou un mur travaillé valent toujours mieux qu’un fond Zoom flouté.

Erreur 5 : oublier la dimension story

Une interview de dirigeant qui ne raconte aucune histoire, c’est juste un entretien RH avec un titre ronflant. Le format interview à un atout que n’a pas un article corporate ou une vidéo de présentation : il peut amener l’auditeur à l’intérieur d’un moment précis, vécu, situé.

Les interviews les plus marquantes utilisent souvent des techniques narratives éprouvées pour captiver l’audience.

Pour faire émerger ces moments, posez des questions ancrées dans le temps. « Le jour où… », « La première fois que… », « Pendant le COVID en mars 2020, qu’est-ce que vous avez décidé en interne dans la semaine qui a suivi le confinement ? ». Cherchez les scènes, pas les concepts. Les chiffres aussi, à condition qu’ils ouvrent sur une histoire (« on est passé de 12 à 230 collaborateurs en sept ans, comment vous avez vécu le passage des 50 ? »).

Un dirigeant qui raconte un échec qu’il a surmonté donnera toujours un meilleur contenu qu’un dirigeant qui liste les valeurs de l’entreprise. La narration en entreprise est un terrain pas assez exploité. Ça vaut le coup d’y passer du temps en préparation.

Erreur 6 : poser uniquement des questions attendues

Les meilleures interviews de dirigeants ne se contentent pas du « parcours / chiffres / vision ». Ce trio donne du contenu utile, mais terriblement prévisible. L’auditeur peut prédire la prochaine question dès la troisième minute, et il décroche.

Pour casser la mécanique, prévoyez deux ou trois questions inattendues. « Quel est le conseil business le plus mauvais qu’on vous ait jamais donné ? », « Quelle décision regrettez-vous le plus depuis votre prise de fonction ? », « Si vous deviez recommencer la boîte demain, qu’est-ce que vous ne referiez pas pareil ? ». On peut aussi sortir du cadre pro : « Le dernier livre qui vous a vraiment fait changer d’avis sur un sujet ? », « Le pire job que vous ayez fait avant celui-là ? ».

Ces questions débloquent souvent les moments les plus authentiques de l’interview. Elles ne marchent pas toujours, certains dirigeants restent en mode communiqué de presse. Mais quand elles marchent, vous tenez la séquence qu’on partagera en extrait sur LinkedIn.

Erreur 7 : ne pas oser les questions inconfortables

Vous savez qu’il y a eu un plan social l’an dernier. Vous savez que les résultats sont en baisse au T1. Vous savez que la stratégie cloud a été repoussée de neuf mois. Et vous n’en parlez pas, parce que vous ne voulez pas froisser. L’interview perd toute sa crédibilité dès qu’un auditeur un peu informé l’écoute.

L’art de poser une question inconfortable, ce n’est pas de la poser frontalement façon journaliste d’investigation. C’est de la formuler de manière à laisser au dirigeant une porte de sortie élégante. « Sur le plan de sauvegarde de l’emploi de l’an dernier, qu’est-ce qui a été le plus difficile pour vous personnellement dans cette période ? » donnera presque toujours une réponse. « Pourquoi vous avez licencié 80 personnes ? » rarement.

On peut aussi prévenir avant l’interview que certains sujets sensibles seront abordés. Le dirigeant prépare sa réponse, ce qui est très bien. L’objectif n’est pas de le piéger, c’est de couvrir un sujet que tout le monde a en tête.

Erreur 8 : couper la parole ou meubler les silences

C’est un réflexe humain. Un blanc dure trois secondes, on intervient pour reformuler la question, ajouter une précision, lancer la suivante. Et on coupe l’instant où le dirigeant allait dire la chose la plus intéressante de l’interview.

Le silence est un outil. Quand vous avez posé une question et reçu une première réponse un peu courte, attendez. Trois, quatre, cinq secondes. Très souvent, le dirigeant ajoutera spontanément une nuance, un exemple, une anecdote. C’est presque toujours là que se cache le bon passage.

L’autre réflexe à perdre, c’est le hochement de tête sonore (les « oui oui », « d’accord », « mmh ») qui pollue le fichier audio. Hochez de la tête en silence si vous voulez encourager, mais ne parlez pas par-dessus.

Erreur 9 : choisir un cadre qui rigidifie le dirigeant

Une grande salle de conseil, deux fauteuils en cuir, un drapeau corporate, un écran avec le logo en grand. Vous venez de mettre votre dirigeant en position « discours officiel ». Vous ne récupèrerez aucune authenticité dans ce cadre.

Cherchez un environnement qui détend ou qui dit quelque chose. Le bureau personnel du dirigeant, avec ses objets, ses livres, ses photos. Un coin café d’entreprise (en dehors des horaires bruyants). Un atelier de production si l’entreprise est industrielle. Le hall d’accueil le week-end, vide, c’est souvent un compromis intéressant. Pour les podcasts audio, un canapé dans une salle de réunion calme suffit largement.

Un détail qui change tout : commencez par cinq minutes off avant le premier « moteur ». Une conversation banale sur la météo, le déjeuner, la circulation. Le dirigeant arrive avec son armure et son discours préparé. Cinq minutes plus tard, il est en mode conversation, et c’est là que vous appuyez sur enregistrer.

Erreur 10 : publier le fichier brut sans montage

L’interview a bien tourné, vous êtes content, vous l’exportez et vous publiez. Pour un podcast d’entreprise, c’est dommage. Pour une vidéo corporate, c’est presque toujours une erreur.

Un bon montage retire les redites, les hésitations, les passages où le dirigeant cherche son mot, les digressions hors sujet, les blagues qui ne marcheront que pour les 12 personnes dans la pièce. Il resserre l’interview de 25 % en moyenne. Comptez deux à quatre heures de montage par épisode audio de 25 minutes, le double pour une vidéo. Plusieurs solutions audio gratuites font très bien le job pour des montages d’interview simples (Audacity, Reaper, le module gratuit de DaVinci Resolve côté vidéo).

Le montage, c’est aussi la sélection. Si le dirigeant a dit deux fois la même chose en moins fort la deuxième fois, on garde la première. Si une réponse part en territoire dangereux pour l’entreprise, vous lui repassez un coup de fil avant publication pour valider la coupe. C’est une règle de loyauté qui crée la confiance sur la durée.

Comment structurer la préparation d’une interview de dirigeant

Pour aller au bout de la démarche, voici les étapes qu’on recommande, dans l’ordre, à toute personne qui doit interviewer un dirigeant pour un format vidéo ou audio.

ÉtapeQuoi faireTemps à prévoir
1. BriefDéfinir l’angle, le format, la cible auditeur1h
2. RechercheLire 5 sources sur le dirigeant et l’entreprise1h30
3. QuestionsRédiger 12-15 questions, dont 3 inattendues1h
4. Test techniqueVérifier matériel, salle, lumière30 min
5. Mise en confiance5 min off avant enregistrement5 min
6. InterviewSuivre la trame, relancer, oser les silences45-60 min
7. MontageResserrer, choisir, valider2-4h
8. ValidationFaire écouter au dirigeant avant publication30 min

Cette grille est un cadre. Selon les enjeux et le format final, vous pouvez réduire la phase 7 si vous avez un monteur dédié, ou étirer la phase 2 si le sujet est très technique.

FAQ

Combien de temps doit durer une interview de dirigeant pour un podcast d’entreprise ?

Entre 20 et 40 minutes en version montée. En dessous de 20 minutes, c’est un peu court pour installer une vraie narration. Au-delà de 40, le taux d’écoute jusqu’au bout chute fortement, sauf si le dirigeant est très connu ou que le sujet est passionnant. Pour une première saison, viser 25 minutes par épisode est une cible saine.

Faut-il envoyer les questions au dirigeant avant l’interview ?

Oui pour les sujets sensibles ou techniques, non pour les questions ouvertes de fond. La pratique la plus saine, c’est d’envoyer la thématique générale et trois ou quatre questions structurantes, en précisant qu’il y aura des relances libres pendant l’entretien. Le dirigeant prépare, sans rentrer dans la lecture mot à mot.

Comment gérer un dirigeant qui ne parle qu’en langue de bois corporate ?

D’abord, ne pas paniquer, beaucoup de dirigeants arrivent en mode discours par réflexe. Posez des questions très ancrées dans le concret (un moment, un chiffre, une scène). Si le mode communiqué de presse persiste, demandez explicitement « racontez-moi ça comme si on était à un dîner entre amis ». Et coupez les premières minutes au montage si elles sont trop figées.

Quelle est la durée idéale d’une question ?

Entre 10 et 20 secondes. Une question trop courte ne donne pas assez de contexte pour orienter la réponse. Une question de plus de 25 secondes étouffe l’interlocuteur et l’oblige à choisir un seul angle parmi plusieurs. Si vous devez poser le décor, faites-le avant la question, puis enchaînez sur une question courte et directe.

Faut-il faire valider le montage au dirigeant avant publication ?

Oui, c’est une marque de respect et une protection juridique. Mais on cadre la validation. On envoie le montage final avec un délai de retour court (72h en général) et on explique que les coupes purement éditoriales ne sont pas négociables. Ce qui se valide, ce sont les passages sensibles, les chiffres précis, les noms cités. Pas le rythme général du montage.

Le verdict d’ensemble

L’interview de dirigeant est un exercice qui se rate plus souvent qu’on ne le croit, et pour des raisons très évitables. Préparation expédiée, questions fermées, technique négligée, montage sauté, ce sont les quatre causes de loin les plus fréquentes. Les corriger demande un peu de méthode, pas un budget énorme.

Le point que l’on peut reprocher au format, c’est qu’il dépend très largement de la qualité du dirigeant en face. Un PDG très formaté média donnera rarement une interview mémorable, même avec la meilleure préparation du monde. Sur ce terrain, l’interviewer ne peut pas tout. Mais en évitant les 10 erreurs au-dessus, vous tirez déjà 80 % de ce que l’exercice peut donner. Le reste se joue dans la relation, l’écoute, et un peu de chance sur le moment.

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